• Chapître 1 : Les métempsycoses (1ère partie)


    Elle, elle était institutrice. Un joli métier quand on aime les enfants et les couleurs. Elle leur enseignait le rire et la vie, la musique et l'amour. Tous les matins, elle arrivait la première, tirait les rideaux et ouvrait les fenêtres au soleil de neuf heures. La classe était sa maison, les enfants ses enfants. Des dizaines de petites têtes blondes et brunes, de petits sourires édentés, de petits genoux écorchés. C'est ici qu'elle se réfugiait lorsqu'elle avait de la peine. C'était un havre de paix où personne ne pourrait plus la déranger ni la distraire. Elle contemplait alors chaque objet en silence puis rangeait les crayons dans les pots, les peintures et les craies sur les étagères, reconstituait les pyramides de cubes et caressait les cheveux des poupées endormies, des oursons éventrés.

    Chez elle, il n'y avait pas de couleurs, de rires et d'enfants. Chez elle, tout était gris et maussade. Le mobilier sombre et restreint donnait aux pièces une dimension tragique et austère. Les fenêtres fermées sur le monde n'envoyaient plus aucun message. Plus de soleil, plus de facteur, plus de chien accueillant, plus de père. Absent injustifié à cause de son travail forcené, c'est un verre à la main qu'il s'endort et se réveille, tôt le matin, sa lourde sacoche dans une main, son déjeuner du midi dans l'autre. Cette vie dépravée avait fini par aigrir sa mère qui ne tolérait plus la présence de sa fille. Une mère devenue froide et distante ; parfois violente, elle osait lever la main sur elle ou déchirer ses livres, objets du savoir et de la connaissance du monde.

    Tous les jours, elle se jurait de quitter cet endroit, cet enfer. De trouver un homme, peu importe lequel, et de l'épouser sans délai. Mais le sentiment qu'elle éprouvait pour les hommes de son âge ses situait plus du côté de la répulsion que de l'admiration. Elle détestait leurs sourires moqueurs, et leurs regards critiques. Elle maudissait leurs barbes broussailleuses et leurs cheveux grisonnants. Elle exécrait leur brutalité et leur autorité. Puis elle le rencontra par hasard ou par envie. Si différent des autres et si proche de sa conception personnelle de la virilité.

    Lui, il était peintre. Son atelier, une petite pièce sous le toit d'un immeuble. Le mobilier se suffisait à lui-même, composé uniquement d'un grand chevalet, trônant au centre, de toiles éparses entassées contre les parois, de pots, de pinceaux et de chiffons. Deux lucarnes symbolisaient l'éclairage nécessaire et le parquet grinçait, même sous les courtes pattes de son chat. De la même façon qu'elle le faisait dans sa classe, il s'enfermait dans son atelier pour vivre pleinement. N'en sortant que pour s'alimenter, occasionnellement, acheter quelques toiles blanches ou embrasser sa femme.

    Elle l'avait aimé dès le premier regard, pour sa différence et sa complexité. D'un homme, il avait l'apparence, d'une femme, la féminité des traits. Il choisissait toujours ses vêtements avec le plus grand soin et après maintes réflexions et concertations. Il se maquillait parfois, d'une légère trace de fond de teint et d'un trait brun sur la paupière. Il était délicat, fragile, enfantin. Il aimait les chats et sa peinture, les hommes et sa femme.

    Amoureuse de l'éviration, elle aimait ses cheveux blonds et son regard bleu, l'ambiguïté de ses mouvements, le maniérisme de ses gestes et le ton suave de sa voix langoureuse.


  • Commentaires

    1
    Mercredi 7 Juin 2006 à 11:05
    L'histoire
    est étrangement attirante, et c'est très bien écrit ! J'aime beaucoup. Continue comme ça ;) bisous fruités
    2
    elfyna
    Mercredi 7 Juin 2006 à 11:13
    oui
    j'aime egalement, une histoire insolite, et ta manière d'ecrire est très mélancolique, enfin tu nous emmène dans ton tourbillon...Chapitre 1 ? y aura-t-il une suite?? hum très intéressant d'analyser ou de reproduire ce genre de thématique!
    3
    Mercredi 7 Juin 2006 à 11:35
    Une suite
    Tout d'abord merci à vous deux, et oui il y a bien une suite à cette histoire peu banales, je l'avoue, mais pourtant bien réelle. Biz ;)
    4
    Mercredi 7 Juin 2006 à 23:17
    Tu as beau dire ...
    Tu as beau dire ... Moi, je trouve que tu écris avec beaucoup d'aisance et de talent. Je signe pour lire jusqu'au bout.
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