• Chapître 2 : Le palimpseste du masculin (1ère partie)


    Lorsque Réginald a rencontré Stefan, il avait changé. Il avait quitté ses parents et l'atmosphère sinistre du petit atelier. Il vivait seul et de son mieux dans un vaste et clair appartement. Et surtout, il était professeur de littérature. Depuis, il attend. Il attend et est heureux d'attendre un homme qui lui ressemble, auquel il peut parfaitement s'identifier, une sorte de calque de lui-même. Il se voit lui, tel qu'il est, dans ce corps autre et pourtant semblable. Il cherche cet autre qui est le même, qui ne fait qu'un avec lui. Il attend cet homme et il l'aime. J'ai bien dit : il l'aime. D'un amour brûlant, confiant, mais qui dérange la morale. Un amour d'autant plus brûlant qu'il est interdit. Un amour secret qu'ils déguisent en amitié pour les autres. Pour ceux qui ne savent pas ou qui feignent de ne pas savoir. Ceux qui ne veulent pas entrer dans leur jeu, dans leur monde. Ceux qui restent à la frontière de l'hétérosexualité et qui ne les comprennent pas toujours.

    Il attend cet homme qui l'aime et qui vit pourtant loin de lui. Il est bien trop loin de lui, trop loin. Dans un pays froid et blanc. Un pays situé par-delà les mers et les continents. Loin de ses yeux mais toujours dans son coeur. Un pays qui dort sous la neige purificatrice et pacificatrice. Neige pure et stérile recouvrant tous les éléments de la nature et de la vie. Neige signifiant Noël pour les uns, amour pour les autres. Pour ces deux hommes la neige signifie rencontre, amour et plaisirs. Plaisirs des sens en éveil, de la voix que l'on entend à nouveau et qui réconforte le coeur meurtri par la trop longue absence. Amour amer mais tellement sincère. Amour qui réunit deux pigeons sur une branche, deux hommes dans la blancheur et le silence. Sous la table, ils se tiennent la main lorsqu'ils sont seuls et qu'ils n'ont rien à perdre. Puis la main ne leur suffit plus, alors on imagine le pire.

    Il  s'approche enfin. L'odeur de la cigarette se mêle à celle des parfums. La cigarette qui, comme le temps, se consume et file à toute allure entre les doigts. Leurs yeux se rencontrent avec insistance. Ces yeux qui savent et qui peuvent nommer la vérité dans toute son horreur. Ces yeux qui ont peut-être frémi ou pleuré durant l'absence, face aux adversités que leur réserve la vie. Régi est si différent des autres. Homme à la voix douce et à l'allure affectée, aux manières précieuses et au timbre de voix féminin, au comportement androgyne et à la démarche légère, presque féminine. Quelques fois, emporté par l'enthousiasme, un rire lui échappe et c'est merveilleux. La distance qui les sépare ne met pas fin à leur amour. Bien au contraire, elle le ravive et l'entretient. Il lui écrit des lettres enflammées, comme le font les amants, des phrases instantanées, éparpillées, désordonnées mais sincères. Des phrases qui l'entraînent jusqu'à la nuit trop noire. La nuit durant laquelle il se réveillera, pour ne plus se rendormir ensuite. Trop noire, trop longue, trop seul.

    Adieux. La neige, le vent, l'atmosphère inoubliable, le temps passé auprès de celui qui l'aime, l'amertume des regrets, des adieux sur les quais, dans les aéroports, les bras qui s'étreignent une dernière fois, les coeurs qui se déchirent.
    Réginald l'aime et l'attend de nouveau. La douleur du souvenir et la nostalgie se font alors plus fortes que jamais, l'appartement lui paraît austère, vide et calme. Les rires ont disparu, la solitude peut reprendre sa place parmi les meubles et les photographies. Le corps est torturé par l'absence ; il n'est plus qu'un pantin sanguinolent et le coeur qui lui donnait toute sa vie, toute sa chaleur n'en est pas moins mutilé, déchiré par les mots qui font mal, qui tranchent comme des couperets, qui cinglent comme les bises d'hiver, qui claquent comme des vérités jetées au visage ; Vérités qui reviennent en force, implacables, avec les souvenirs et la ranceur.

    Il lui dit : « Tu es l'unique et le préféré », propos qu'une femme est seule à pouvoir tenir. Ils restent là, les yeux dans les yeux, à se fasciner à longueur de jour, à longueur de nuit. Ils se murmurent des paroles tendres mais leur amour est mortifère, pathogène. Il paraît qu'on en guérit, qu'on oublie. Mais eux, veulent-ils guérir et oublier, ou simplement en rire ?
    Il attend et il reste là. Le vent l'emporte dans sa course folle avec les dernières feuilles. Il entraîne avec lui ses souvenirs, ses douleurs, son amour. Il s'envole avec les feuilles, avec les flocons étoilés qui dansent autour de lui. Pour lui. Rien que pour eux. Il faut la voir la danse de la neige ! Le ciel se fait tout blanc, le sol se fait tout blanc, la rivière gelée brille de mille éclats d'argent la première neige qui scintille.

    Comme sa mère, il aime les hommes-femmes. Il ne voulait pas d'un père trop doux, trop modeste, trop opprimé. Il ne voulait pas non plus d'un père mort, divorcé, détaché de son enfant par une attitude froide et distante. Il aimait sa mère et aujourd'hui, il aime Stefan, comme sa mère l'aimait, lui, lorsqu'il était enfant. La même relation symbiotique s'est installée entre ces deux hommes.
    Féminin certes, Réginald est pourtant dur comme l'acier et repousse volontairement les femmes de son destin. Il introduit en toute conscience une distance morale et physique entre lui et ces créatures frivoles. Ces créatures qui l'effraient, l'intriguent et le fascinent en même temps. Ces créatures qui représentent un véritable danger, un piège pouvant se refermer sur sa liberté à tout moment. Et peut-être celui où il s'y attend le moins. Il les méprise, détourne son regard. Et si par hasard ou par envie, l'une d'entre elles essaie de percer à jour son secret, il prend la fuite. Il ne leur offrira rien. Rien de ce qu'elles peuvent attendre ou demander en tout cas. Rien qui ne les intéresse vraiment. Il ne leur prêtera pas un regard, pas un sourire, pas un brin d'attention. Il préférera tout conserver pour Stefan, pour eux.

    Comment accorder sa confiance à une femme ? A un être entêté et profond comme le plus noir des gouffres. Un être attachant mais bien trop différent, trop insondable dans sa féminité.
    Peut-être que l'une d'entre elles parviendra un jour à le sonder. A le reconnaître parmi les autres et à se l'approprier. Comme un animal que l'on trouve, que l'on soigne et que l'on ne relâcherait pour rien au monde. Que l'on continue d'aimer malgré lui, malgré sa volonté de partir trop loin, de nous fuir à jamais. Que l'on continue de soigner, de supplier en pleurant, malgré son empressement à nous repousser, à se détacher de nous, et à nous faire du mal, peut-être sans le vouloir réellement, ou bien sans le savoir. Et ç chaque fois qu'il nous repousse, c'est comme un peu de notre coeur qu'il arrache et qui part en lambeaux.

    Mais la femme est forte. Elle se tait et se contente de l'apercevoir, même rarement, pour entendre sa voix, pour lui dire quelques mots et surtout pour penser, penser toujours à la même chose jusqu'à la prochaine fois. Elle l'admire en secret même si c'est défendu. Elle le suit comme une ombre qu'elle est devenue. Il occupe toutes ses pensées, le jour comme la nuit, tous ses désirs et tous ses rêves. Il partage sa vie dans l'absence. L'absence amère et lourde à supporter. La présence ne suffit plus. Un regard dérobé, un mot échappé, tout cela ne reste que discours. Elle veut tout lui donner mais il refuse tout d'un seul regard désarmant mais charmant. Elle le trouve merveilleux et ne sait pourtant rien de lui. Il ne comprend pas sa peine et elle non plus, ne le comprend pas. Il reste ambigu, impénétrable et impassible. Elle s'en remet à lui, implore son appui car sa raison défaille et elle ne sait pas ce qu'il lui arrive. D'un seul regard, elle voudrait qu'il ranime l'espérance de son coeur ou qu'il déchire ce lourd cauchemar par un reproche hélas ! mérité.

    Mais il attend toujours, à l'affût de tout de qui bouge autour de lui, de tout ce qui fait changer le monde et qui ne le fera pas changer, lui. Il y a des jours qui sont encore plus longs que les nuits d'attente et d'angoisse. Les jours, puis les semaines et les mois, elle ne l'oubliera pas. Lui, il retrouvera bien vite Stefan et ils recommenceront la même folie. La neige en plein visage, les flocons s'attacheront à leurs vêtements de la même façon qu'il s'était attaché à lui et non à elle. Pourquoi lui préférer cet homme qu'elle ne connaît pas encore, qu'il cache au plus profond de lui, dont il ne révélera jamais l'existence ni l'amour qu'il lui porte ? Pourquoi ne pas lui céder et oublier le passé ? Guérir avec la volonté que cela suppose, avec toute la patience et tout l'amour nécessaires. Guérir et oublier. Surtout ne pas décider de mourir, ne pas décider de mettre fin à une vie bien trop précieuse même si elle est pleine de remords, de douleurs et de désespoirs. Surtout ne pas se laisser tenter par l'arme encore chaude. L'arme qui déchirerait les chairs en leur permettant de se cautériser lentement durant la longue vie qu'est la mort. L'arme qui ferait jaillir le sang donné par la vie et donnant la mort. La neige rouge et tiède qui délivre en fin des tourments de l'amour, de l'amer, de la mère... Qui apaise les coeurs oppressés. Les larmes sont comme ce sang, elles sont chaudes et réconfortent lentement. Elles coulent en silence, comme le temps, comme la haine.


  • Commentaires

    1
    Mercredi 14 Juin 2006 à 22:14
    Bonsoir...
    je dois t'avouer que c'est une lecture particulière car il faut s'en imprégner plus que ce que l'on fait dans d'autres... C'est poignant tant les sentiments y semblent sublimés et malmenés... On sent que cette écriture sort du plus profond de toi...
    2
    ecrirecesthurler Profil de ecrirecesthurler
    Mercredi 14 Juin 2006 à 22:29
    Attends Toula
    Tu n'as pas encore tout lu... Le roman est long, curieux, fastidieux, étrange, je l'avoue. Je ne sais pas si c'est très intéressant comme lecture car c'est plutôt une sorte d'essai, de réflexion personnelle. Mais bon, je suis en train de lui écrire une suite, 15 ans après...
    3
    Mercredi 14 Juin 2006 à 22:33
    Je ne sais que dire
    c'est si complex, si significateur et parlant que je crois que je vais me taire pour ne pas dire de bétise.
    4
    Mercredi 14 Juin 2006 à 22:35
    écoute...
    je vais t'avouer quelque chose.. un écrit doit surtout interpeller,captiver, susciter quelque chose, une réflexion, une réaction... Il y a aussi de la curiosité, car on sent que c'est une écriture personnelle... Je ne suis pas là pour juger, ni personne d'ailleurs... Alors écris... Les mots soulages les maux...
    5
    ecrirecesthurler Profil de ecrirecesthurler
    Mercredi 14 Juin 2006 à 22:40
    D'accord
    Je continue d'écrire pour me soulager mais cette écriture-là remonte 15 ans en arrière. Et j'ai besoin d'avoir l'avis des gens que j'apprécie, besoin de cet avis pour progresser dans mon cheminement perso. Ok?
    6
    Dimanche 18 Juin 2006 à 01:01
    ***
    Ecriture très noire et très riche, sans doute à ton image...
    7
    ecrirecesthurler Profil de ecrirecesthurler
    Dimanche 18 Juin 2006 à 01:05
    Comme quoi
    la noirceur et la richesse peuvent cohabiter au sein d'un même écriture. Et, oui, elle est forcément à mon image. C'est étrange parce que j'ai écrit ce roman il y a 15 ans et mon écriture actuelle n'a pas changé, toujours aussi noire...
    8
    Dimanche 18 Juin 2006 à 01:05
    Je voulais te dire
    aussi que toutes les images de ton blog sont superbes, et se marient à la perfection avec tes écrits. Félicitations !
    9
    ecrirecesthurler Profil de ecrirecesthurler
    Dimanche 18 Juin 2006 à 01:09
    Encore merci
    J'avoue que je passe beaucoup de temps à les sélectionner avec soin. je fonctionne beaucoup par pulsion, par "électrochoc" et comme je suis un peu perfectionniste j'essaie de faire au mieux de l'esthétisme. merci du compliment en tout cas, il me touche.
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