• Chapître 3 : Deux amants (1ère partie)


    Stefan était encore un enfant alors que sa femme avait déjà grandi. Peut-être trop vite pour le comprendre, mais trop petite pour le défendre. Trop faible pour baisser les doigts des accusateurs. Trop fragile pour le mettre à l'abri des regards obliques.

    Elle, elle savait déjà. Elle le connaissait mieux que quiconque. Il était son ami. Il est devenu son mari. Mais il ne pouvait plus se contenter de travailler, de rentrer à la maison, un peu pour elle, un peu pour embrasser les enfants, un peu pour caresser son chien. Il ne pouvait plus se contenter de regarder la progression des saisons, par la fenêtre. Il n'a pas perdu la raison. Un été, tout simplement, il s'en est allé avec le chien. Ce chien qui ne savait plus que faire et qui a couru autour de chaque pièce, renversant tout sur son passage. Toujours pressé mais jamais fatigué. Il ne comprenait pas la femme qui pleure, les mains sur ses yeux. Les enfants à l'école sans hier, sans demain. L'homme et sa voiture, sa valise et la laisse. Pour tout de suite, pour lui. Et comme le chien est un ami fidèle et loyal, il a sauté dans la voiture de l'inconnu, de Réginald. Au revoir la vie, au revoir l'amour.

    Et c'est ainsi qu'il a un nouveau foyer avec Stefan dans l'appartement de Réginald. Dans cette nouvelle demeure, tout est blanc, tout est froid. Les meubles sont blancs, les dallages sont blancs, les murs sont blancs. Même les assiettes sont blanches. Et le chien, lui, est noir... et blanc. Les deux amants sont toujours là, avec lui. Un peu moins affectueux qu'au début mais quand même présents à l'heure des repas et de la promenade du matin et du soir. Réginald, l'inconnu, est un homme blond, presque blanc ; et leur couple est noir dans un décor blanc. Ils s'aiment sans se comprendre, tout simplement. Ils ne pensent déjà plus à la femme, aux enfants, ni au chien. Au chien qui lèche le sol à la recherche de l'eau. Qui pense qu'il était heureux, qu'il avait une famille et qu'elle s'est morcelée. Qu'il avait un jardin et qu'aujourd'hui, il vit dans un atelier de marionnettiste. Celui de Stefan, sous la poussière, et dont la vie qui s'en dégage n'atteint pas la lumière. Peut-être est-ce le défaut de lumière qui détruit la vie émergente, encore toute faible de son effort pour naître. La vie fragile de ce chien de faïence, brisé dans ses rêves, cassé dans sa course.

    Stefan est trop maquillé, trop fardé, sa penderie est pleine de toilettes pailletées or et argent, de costumes blancs ou beiges, de chapeaux assortis. Voilettes, frou-frou fous, perruques blondes et brunes, bas résilles. Il a trop changé pour Réginald. Sur sa poitrine, des seins factices qui tromperaient le plus virile des hommes. Un homme-femme silencieux et pudique. Complice de son amant et de son chien. De son amour. C'est un clown qui pleure plus souvent qu'il ne rit car sa personnalité ne le satisfait plus. Un clown blanc et triste. Au maquillage fade et violent à la fois. Aux allures mondaines et vulgaires. A la voix suave.

    Après chaque représentation, il referme soigneusement sa malle aux trésors et s'endort au milieu du satin et de la soie brodée. Chaque soir, un rire étouffé sur son passage, un éclat retenu afin de ne pas briser son coeur ni son pâle sourire.


  • Commentaires

    1
    julie
    Lundi 26 Juin 2006 à 21:23
    bravo
    c 'est magnifique merci de nous faire partager une telle oeuvre
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :