• Chapître 3 : Deux amants (2ème partie)


    Chaque soir, il referme sur lui le couvercle pesant de la vérité qui n'ose pas se dire. Il rêve d'opaline et d'être un clown dans un cercueil boisé. Allongé dans la malle, le clown s'endort avec ses effets personnels. Il ne ressortira pas avant plusieurs jours. Quelques mois. Tout dépendra des rires des enfants. Il attendra sagement, les bras le long du corps, la tête légèrement inclinée vers la droite. Vers le rai de lumière qui lui permet de rester en contact avec la vie, avec l'amour, avec son chien qui vient de temps à autre renifler cette béance crépusculaire. Oubliant parfois de dormir, veillant un mort imaginaire, fouinant le sol jusqu'à en égratigner sa truffe brune. Rongeant le bois jusqu'à y laisser quelques dents. Il finira par s'enraciner auprès de la malle, par se confondre avec elle pour finalement sentir contre lui une présence humaine, une présence mêlée d'absence puisque personne ne tient les ficelles de ce clown. Puisque aucun coeur ne lui prête sa chaleur et sa vie. Le souffle chaud du chien, ses regards incessants sous des paupières ensommeillées, la moiteur de sa truffe, finiront bien par ranimer le pantin, lui redonner sa vie et son courage.

    Alors, il sortira de la malle, petit diable farceur, sous les bravos de la foule en émoi. Il se révélera au chien jappant et à l'amant jaloux mais heureux. A la vie qui sourit. Irrésistiblement beau et jeune, éphémère. Mais quelqu'un découvrira bien vite la supercherie. L'homme que cache et que dévoile le maquillage. Les vêtements féminins. Ce sont deux hommes qui s'enlacent sur le sable de l'arène, devant les yeux émerveillés des enfants qui ne comprennent plus rien mais qui trouvent cela beau. Et drôle. Les mains des adultes les agrippant, les bancs que l'on bouscule au passage, le rideau qui tombe sur deux clowns démasqués, leur maquillage à leurs pieds. Sur deux clowns amoureux du même rêve. Petite flaque blanche, noire et rouge. Infâme déchet cosmétique sans consistance, sans appartenance précise. Une souillure ineffaçable que tout le sable du monde ne parviendra jamais à recouvrir totalement.

    Stefan avait eu besoin de Réginald pour une histoire d'amour et de haine. Sans lendemain. Il ne savait plus dire joue contre joue, les yeux dans les yeux. Il ne savait plus dire je t'aime. Si on ne tournait pas sa clef à fond, il ne dansait pour personne. Il ne se déhanchait pour personne. Mais si une main experte remontait sa petite mécanique, il chantait à tue-tête, s'élançant avec le chien dans les bras et l'amour à leurs trousses. Aujourd'hui, dans ce rêve, quelqu'un avait dérobé la clef, le mécanisme était faussé, les bras désarticulés, la tête inclinée. Les vêtements et le maquillage avaient disparus. Seulement vêtu de poussière et de terre glacée. La malle est toujours à sa place, fermée, oubliée. Et tout cela n'est qu'un rêve amer et sincère. Un rêve qui s'achève par l'inexistence, l'incommunicabilité qu'est la mort. De l'être aimé, de l'amant perverti ? Du chien meurtri. Du clown en désordre, éparpillé aux quatre vents d'un chapiteau sinistre et déserté.

    Un râle dans la nuit, un chien qui hurle. Le clown fantôme donne encore quelques représentations pour ses fidèles et pour son amant. Pour la nuit, pour son chien et pour lui. Il a revêtu ce soir sa plus belle toilette. Une robe fourreau noire et or. Il a mis du rouge sur ses joues pour en travestir la pâleur. Du noir sur ses yeux pour couvrit ses pleurs. De l'or dans ses cheveux. Un arc-en-ciel s'élève au-dessus du pauvre chapiteau illuminé. Une clef tourne dans le vide. Une voix gémit et se plaint. Une voix suave et presque inaudible. Une voix brisée par le chagrin et la souffrance. Il est l'heure de saluer le public imaginaire et de retourner s'allonger dans la malle sombre et trop étroite. Adieu la vie, adieu l'amour.


  • Commentaires

    1
    Mardi 20 Juin 2006 à 10:38
    C'est les larmes
    aux yeux que je termine la lecture de ton blog.......je sais pas quoi dire, c'est la première fois que les mots ne sortent pas......
    2
    Mardi 20 Juin 2006 à 13:12
    Les mots
    ont quelque fois du mal à sortir mais ça fait tellement de bien de les laisser s'envoler... un peu... Un soulagement bref mais bienvenu. Merci de ta visite, je vais venir te voir aussi. Biz.
    3
    Mardi 20 Juin 2006 à 22:24
    Bonsoir Flo
    les mots ont du mal à sortir mais sont libérateurs, tu as bien raison. Ils peuvent tout évoquer et c'est bien là leur but : susciter uen réaction... Et ce soir c'est l'émotion, parmis d'autres...
    4
    ecrirecesthurler Profil de ecrirecesthurler
    Mardi 20 Juin 2006 à 22:33
    Bonsoir Toula
    C'est toi qui es émue?!...
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