• Chapître 4 : Passe-Passe


    Avant de rencontrer Réginald et de donner vie à des marionnettes, Stefan était magicien. Longtemps avent cette rencontre, et son mariage désastreux il partageait alors la scène avec Paul, danseur et parfait amant. Stefan savait cependant que la santé faisait défaut à son compagnon ; mais le spectacle comptait avant tout, jusqu'au soir où le danseur a dansé pour le magicien. La scène les avait réunis et avait métamorphosé Stefan pour séduire le danseur au corps souple et félin ; les bras en croix, levés vers le ciel, le visage impassible et muet, la semi-nudité laissant paraître les muscles forts et jeunes, la peau hâlée. Sous les bravos, la peur. Des gants blancs, un nœud papillon, une veste grise, Stefan attend le silence des enfants ; lorsqu'il ne reste alors plus qu'un murmure et que la dernière rumeur s'éteint enfin, il s'approche lentement du mage danseur, assis en tailleur à même le sol. Un mage vêtu de blanc et d'un visage grave. Vide de sentiment, de ressemblance, unique à lui-même et différent de tous.

    Paul s'est concentré toute l'après-midi, priant pour que tout soit parfait, comme d'habitude. Pour que Stefan ne s'énerve pas. Il est si fragile en ce moment, si puérile. De son côté, Stefan a médité pour que Paul maîtrise l'angoisse qui le dévore à petit feu. Le mage s'est alors levé, comme foudroyé d'un ordre imaginaire, et s'est avancé, somnambule irréel, vers son ami inquiet mais fier de lui.
    En un regard, tout est passé : le mage a su deviner les cartes, les chiffres et le vertige de son ami. Le frisson de sa voix incertaine, la pâleur de son teint malgré le maquillage, l'éclair bleuté de ses doux yeux. Autant de petits détails qui ne lui ont pas échappé mais qu'il a su refouler au plus profond de son cœur pour ne pas effrayer les enfants heureux et en attente de l'impossible, de l'inimaginable. Pour ne pas éteindre les étoiles dans leurs yeux étonnés.

    Incommodé par l'agitation croissante de la foule en émoi, et le malaise momentané de Paul, Stefan perdait sa concentration et les efforts lui paraissaient de plus en plus pénibles. Immobile, les bras le long du corps, ses mains tremblaient, incontrôlables. Ses yeux cherchaient désespérément un soutien dans le regard de Paul. Sa mémoire oubliait les cartes et embrouillait les chiffres. Les enfants ne comprenaient plus rien. Plus rien que les larmes repoussées, les sanglots et les spasmes étouffés. Que leurs rires résonnant dans la pièce illuminée, que la nuit qui avance pas à pas, sans qu'elle ne soit réellement désirée. Devant la marée immobile des spectateurs éblouis, devant les regards interrogatifs et admiratifs, devant les yeux grands ouverts dans le noir, son corps exprimait la douleur.
    « Écoutez-moi, les enfants, dit Stefan, il ne faut plus faire de bruit désormais, il ne faut plus rire surtout. Il faut laisser Paul se reposer un peu et il reviendra demain. En pleine forme, la tête vide. Ce que vous venez de voir ne compte pas. Le spectacle est terminé. »

    Dans un murmure, un à un, les enfants ont quitté la salle et le magicien épuisé s'est retrouvé seul avec lui-même, avec le danseur évanoui sur le sol. Il a utilisé ses dernières forces pour le porter jusqu'à leur chambre d'hôtel. Mais il ne se souvenait plus qu'elle fût si loin. Sur leur passage, on riait, on chahutait, mais jamais personne ne vînt à leur secours. C'est donc si drôle un homme portant un enfant dans ses bras, l'embrassant de temps à autres, mêlant ses lèvres à ses cheveux ? C'est donc si drôle deux hommes amoureux l'un de l'autre, deux artistes en émoi ? Là, tout contre sa poitrine, le cœur de Paul cognait pour sortir, haletait comme un chien après la course. L'hôtel approchait mais deux bras ne suffisaient plus. Le corps trop lourd roula à terre, toujours inerte, sans un cri, sans même un gémissement, sans vie. Un corps trop léger qui s'écrasa brusquement au milieu des pavés.


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