• Chapître 5 : un chien, un amour

    Stefan ne reverra plus Paul après son accident.
        
    L'appartement de Réginald. Six heures dans la chambre aux volets clos. Le soleil pénètre timidement par le store entrouvert. Quelques vêtements sur le sol : un peignoir vert amande, une chemise blanche. Trois livres sur la commode aux tiroirs éventrés : Colette, Freud et probablement Hervé Guibert. Une plante encore endormie sur la table de chevet. Un chien sur le lit défait. Un chien qui attend patiemment que la place se libère afin d'en profiter à son tour. Qui contemple un homme ensommeillé, un homme beau et jeune. Un Narcisse ressuscité pour de nouveau séduire. Un Narcisse pur et tendre ; ses longs cils blonds lui permettant de conserver encore quelques années sa jeunesse déjà envolée. Allongé sur le côté, un bras replié sur sa poitrine. Paisible et pourtant agité. C'est Stefan et Morphée.

         Soudain, la salle de bains s'éveille, Réginald en sort, une serviette nouée autour de la taille, le peigne à la main et les cheveux en bataille. Lentement, il s'approche de Narcisse endormi, fait signe au chien de ne pas bouger, caresse tendrement les cheveux blonds et courts, puis dépose un baiser sur les lèvres tièdes. Tout juste un soupir. Retour à la salle de bains où retentit un bruit sourd. Du fond de son sommeil, il entend nettement le bruit et la voix qui le couvre immédiatement. Une voix angoissée et à laquelle il n'est pas habitué ; la voix de quelqu'un qui est sur le point de partir, qui veut tout faire en même temps et en silence pour ne pas réveiller son ami. Il la reconnaît cette voix familière. C'est le moment d'ouvrir les yeux, de caresser le chien, d'arroser la plante assoiffée, d'ouvrir les volets sur le jour qui se lève et de respirer l'odeur du soleil sur la peau.
    Autant de gestes mécaniques mais rassurants. Des gestes qui rendent la vie facile et agréable. Sa première pensée du matin : quelque chose n'est plus comme avant. Assis sur le bord du lit défait, le chien sur les genoux, la voix ne lui répond pas. Et c'est un corps sans voix qui s'offre à lui.

        
    Réginald est là, devant lui. Il ose se montrer si beau et se refuser d'un geste brusque et agacé. Un pull-over sur les épaules, une valise à la main, et la main crispée sur la poignée de la porte. La porte qui n'en finit pas de se fermer sur le vide et l'absence. Sur Réginald, sur son ami, sa vie. Stefan ne sait plus qui regarder, qui prier. Il est agenouillé par terre, sur le tapis. Il pleure et il gémit. Pas un sursaut de colère, seulement de la peine et de la douleur qui s'échappent par effluves. Réginald comprend bien qu'il soit difficile de dire non à quelqu'un qui vous aime et que vous aimez, quelqu'un qui vous agrippe, et vous dit entre deux sanglots : « Ne pars pas ! ». Quelqu'un qui supplie et qui se roule pratiquement sur le sol, devant le chien ébahi, devant l'ami qui s'en va et qui ne tente rien pour le relever.

         Il est neuf heures. Encore sur le sol. Il a dit qu'il reviendrait certainement, que la séparation ne durerait pas plus de quelques jours. Pour réfléchir à cette situation nouvelle, pour méditer sur ses sentiments réels et faire fuir la part de rêve. Trop grande pour eux deux.
    Il a dit : « Attends-moi et repose-toi. Tu as toujours l'air d'être malade ». Pâle et beaucoup trop nerveux. Il est vrai que les crises surprenaient souvent Stefan alors qu'il était heureux. Il devenait alors si faible qu'il se réfugiait dans le sommeil ou la lecture. Et dans ces moments-là, Réginald avait très peur des convulsions qui le secouaient, du cœur qui voulait s'échapper de sa poitrine-prison. Narcisse, ne voulant pas lui infliger ce spectacle déroutant plus longtemps, s'enfermait dans la salle de bains et attendait, assis sur le rebord de la baignoire, que les médicaments fassent effet ou que le docteur l'en déloge autoritairement.

         I
    l n'aimait pas la voix grave du docteur. Ses petites lunettes qui le rendaient mesquin et sournois. Son malaise lorsqu'il pénétrait dans leur chambre. Il aimait en revanche la voix douce et sensuelle de Réginald. Mais ce matin, il l'avait détestée car elle mentait et lui faisait mal, alors qu'elle le savait déjà fragile. Ce matin, il l'a maudit tout en comprenant ses raisons. Il devait en avoir assez de surveiller la fréquence des crises, la prise des médicaments, la jalousie de Stefan à l'égard de ceux qui rendaient visite à son amant, au risque de le lui dérober. A jamais. C'est peut-être ce que l'un d'entre eux a tenté aujourd'hui.

        
    Il faut vivre. Du moins essayer. Il faut attendre comme il l'a demandé et tout préparer pour fêter son retour à la maison. Il faut arroser la plante qui se plaint, nourrir le chien, faire le lit, ranger les livres et les vêtements. Aérer cette pièce pour en chasser les cris, la dispute et les pleurs, pour laisser pénétrer le soleil, unique consolateur. Tant de choses à dire, trop de choses à faire. Stefan ne sent pas ses forces revenir. Il ne se sent pas courageux et laisse la chambre dans un désordre inhabituel. A qui parler lorsqu'on est seul ? A qui écrire ? A quelle adresse surtout ?

         Une cigarette, puis deux, puis trop. Pas envie de manger. Le vertige s'installe. Trop faible pour quitter le lit-refuge. La tête sur l'oreiller de Réginald, il sent sa demie présence et pleure en silence. Il fuit la vie qui le quitte petit à petit, et ce chien qui ne comprend plus la douleur, les pleurs, les jours se succédant sans lui apporter la moindre nourriture vitale. Il n'a plus droit aux caresses, aux mots chuchotés au creux de son oreille noire et fauve, à la laisse qu'il faut deviner, cachée derrière le dos, à l'amour. Comment pourrait-on lui en donner d'ailleurs ? Ce mot n'existe plus dans cette maison, restreinte à la chambre aux volets clos et à la porte verrouillée.
    Le soleil s'éteint et la plante avec lui. Faute de soin, faute d'amour, il y a la mort. Et le chien s'éteint à son tour. Il ne pouvait plus supporter les gémissements, l'affection mendiée, la main qui le repoussait sans cesse, lui interdisant le lit défait, la douleur contagieuse et la faim qui le tiraillait.

        
    Soudain, la salle de bains s'éveille. Stefan s'y engouffre avec le peignoir vert amande aux initiales de Réginald. Brodées à la place du cœur. Un pas mal assuré. Des gestes maladroits. Une main tremblante qui ouvre la pharmacie et qui choisit au hasard quelques dizaines de pilules multicolores. Ce poison irisé qui soulage la douleur paroxystique. Une pour Stefan, une pour Régi. Une pour Stefan, une pour... Les boîtes basculent à la renverse dans le lavabo. Les pilules se mélangent en une masse grouillante, en une boue grisante et peu appétissante. L'estomac est vide mais la vision de cette infamie a réveillé la nausée. Persistante. Toujours ce refus de manger, car manger c'est vivre. Et il ne veut plus vivre justement. Il ne veut plus attendre quelqu'un qui ne reviendra pas ; Il en est certain. Cela fait trop longtemps qu'il est parti. Sans nouvelle depuis ce matin-là, sans amour.

         En quittant la salle de bains, il bute sur le dos du chien qu'il croyait endormi et son pied le pousse vers le lit. Trop faible pour le hisser jusque là. Le chien ne respire plus entre ses bras. Sa truffe est froide sur sa joue. Il est lourd. Un homme et un chien sur un lit défait. Les livres de Réginald effeuillés sur le sol comme des marguerites amoureuses. Et la plante hors de sa terre qui mesure les dégâts du haut de son paradis végétal.
    Une porte qui s'ouvre. Un visage radieux et serein. Une cigarette allumée. La valise dans le couloir. Les pas pressés de retrouver l'amant esseulé pour un moment, pour trop longtemps. Une voix qui appelle. Une voix qui se rappelle. Et une voix qui ne répond plus alors qu'elle en mourait d'envie. Lorsqu'il passe la tête par la porte entrebâillée de la chambre, Réginald comprend tout. Il comprend la plante perdue, ses affaires emportées par un vent de colère. Il comprend surtout dans un effroi et dans un sursaut de panique, les corps serrés de Stefan et de son chien. Deux corps qu'on ne pourra réanimer. Un spectacle insoutenable, un lit défait sur lequel il se jette. Enlaçant ses deux amis. Il imagine alors la souffrance que renferme cette pièce tant aimée auparavant. La violence des sentiments qu'elle a subis. La peur qui a claqué sur le vide, le désordre. Il regrette amèrement et ses larmes coulent en silence. Il dit qu'elles sont chaudes et qu'elles réconfortent. Mais il s'aperçoit qu'elles peuvent également tuer ceux qu'il aimait le plus.

         Il ferme leurs yeux encore humides et quitte la chambre aux volets clos et à la porte verrouillée.


  • Commentaires

    1
    Mercredi 5 Juillet 2006 à 10:39
    Un coucou
    J'expulse en proses d'argent le souffle en brise de ma folie . J'arpente ton texte dans mes songes de désirs d'ouvrir le porte verrouilée bises
    2
    ecrirecesthurler Profil de ecrirecesthurler
    Mercredi 5 Juillet 2006 à 11:07
    Pat...
    Bonjour. Tu sais que chez moi, dans mes textes, tout n'est qu'une question de métaphores. Il en est de même pour cette "porte verrouillée"... Libre à toi de l'entrouvrir. Bises.
    3
    Mercredi 5 Juillet 2006 à 11:31
    wouaaaaaa
    que dire, si ce n'est bien écrit, beau et triste à la fois....bravo!
    4
    Mercredi 5 Juillet 2006 à 11:54
    Bises ma Véro...
    Et merci à toi. Et re-désolée, tu comprendras... pourquoi... parce que je t'expliquerai. Mais pour ça, faut que tu rappelles... ;-)
    5
    Mercredi 5 Juillet 2006 à 15:22
    juste un clin d'oeil
    pour toi... pour ce texte...
    6
    Mercredi 5 Juillet 2006 à 15:50
    toula...
    Si ton clin d'oeil n'est rien que pour moi, il me va droit au coeur... Je suis si désolée ne te pouvoir t'apporter un peu de fraîcheur car j'étouffe à mon bureau. Toi, qui aime la chaleur...;-) tu y serais à ton aise, je pense. Et puis, non, finalement, profite plutôt de la piscine, et "amuse"-toi bien ;-) Je t'embrasse ma toula.
    7
    myriam
    Mercredi 5 Juillet 2006 à 19:00
    belle écriture
    j 'ai découvert ton blog chez matendreamante et je dépose quelques larmes sucrées ici aussi ( une expression d'un ami qui s'était ingénié avec succès! à  rendre le sourire à  une collègue moral pas terrible ) Bisous
    8
    Mercredi 5 Juillet 2006 à 19:28
    Myriam...
    Bienvenue ici et merci à ma douce tendre amante de me faire de la publicté... ;-)
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