• Chapître 6 : Réginald, mon chéri


    Réginald ressentit le besoin de s'isoler complètement. Et la petite maison près de la plage, appartenant à sa mère, lui semblait être le cadre idéal. Ses nuits comme ses jours étaient très agités, et bien souvent il restait allongé dans le noir, les yeux ouverts, à écouter sa respiration régulière ou à repenser à Stefan.

    Le cri lui échappa mais il était déjà trop tard. Il faisait déjà trop nuit. Au moment même où la voiture quittait la route, il avait ressenti le danger pour sa mère. Cette femme tant aimée et peut-être la seule qu'il aime encore aujourd'hui. Au moment même où elle disparaissait de sa vie, elle n'en était que plus présente en son esprit.

    A ses côtés, il revoyait son ami qui dormait paisiblement ; son «chéri » comme il l'appelait. Une main repliée sur la poitrine, ses longs cils blonds lui donnant l'air de l'adolescent qu'il n'était déjà plus. De l'amoureux fou remplacé par le fidèle époux.

    Il s'était levé pour prendre un somnifère ; et surtout pour chasser toutes ces visions qui lui mettaient les nerfs à fleur de peau. L'empêchant ainsi de jouir pleinement de sa vie d'homme libre. Assis sur le bord du lit, il se plaisait à contempler Stefan son chéri et à lui caresser tendrement les cheveux. Il dormait toujours sans souci : il se laissait conduire par Morphée, sa muse et le sommeil calmait ses douleurs et ses peines. Le sommeil lui enlevait toute agressivité, tout sentiment ; il était libre.

    Réginald tenta de se rallonger quelques heures encore. Au moins jusqu'à sept heures, mais la voiture folle le secouait de nouveau. C'était comme si elle passait et repassait sur son corps meurtri, sur son cœur endolori, pour lui faire comprendre la souffrance qu'une mère peut endurer, et la jalousie. Une mère presque reniée, oubliée. Une mère désarmée devant les arguments d'un fils amoureux, désemparée devant l'intrusion d'une passion rare et virile, d'une passion si forte et si vraie. Une passion soudaine mais non éphémère. Subtile et sincère.

    La tête sous l'oreiller, il revoyait de nouveau cette scène dans toute son horreur. Et bien des années après, ce souvenir tant de fois ressuscité le surprenait encore par sa violence et sa réalité. Il le laissait perplexe et nostalgique, irrité contre un destin qui n'en est pas un, qui n'est pas le sien.

    Sa mère ouvrait la vitre de son côté, remerciait une dernière fois le seigneur de lui avoir donné un fils et maudissait en hurlant son «chéri » de le lui avoir repris dans de telles conditions. L'air qui s'engouffrait dans la voiture ébouriffait ses cheveux. Ses yeux étaient vides et désespérés. Les larmes entraînaient le Rimmel et ne laissaient pour maquillage que quelques traînées brunâtres le long de ses joues blêmes. Ses lèvres crispées ne réussissaient même plus à murmurer la moindre prière. Ses mains serraient le volant comme elles auraient voulu serrer son fils une dernière fois entre ses bras. Elle avait revêtu sa plus jolie robe, celle qu'il lui avait offerte le jour de son anniversaire. Celle qu'elle n'avait pas encore portée de peur de la tacher ou de la déchirer. Cette robe qu'elle conservait comme une relique sur la plus haute étagère de son armoire. De temps en temps, elle montait sur une chaise, sortait la robe de son emballage de plastique gris, et s'asseyait sur le lit, serrant le tissu fleuri contre son cœur, croyant bercer un bébé. Imaginant son fils, elle la couvrait de baisers et lui parlait presque imperceptiblement.

    Aujourd'hui, elle avait également un collier de perles, assorti à la robe, et aux boucles d'oreilles, souvenir des vacances sur la Côte d'Azur. La route défilait derrière le pare-brise. La route grise et humide. Encore gorgée de la dernière pluie. On dit que les fenêtres sont les yeux des maisons, pourquoi les vitres ne seraient-elles pas les yeux des voitures ? Des yeux de tous les côtés pour mieux regarder une dernière fois le paysage vert et gris. Des yeux de toutes les couleurs pour le désert des souvenirs. Des yeux par lesquels on meurt et par lesquels on aperçoit les morts qui ne sont en fait que des vivants jouant à être morts.

    Cette nuit-là, Réginald a plongé ses yeux dans ceux de sa mère. Dans ceux de la mort. Il a vu la route glissante, les roues glisser, la voiture entraînée dans une ronde endiablée. Elle n'en finissait pas de tourner sur elle-même, de trembler et de se désarticuler comme un vulgaire pantin de vieux bois. A chaque nouveau bond, elle perdait un élément : un petit quelque chose qui restait accroché à l'herbe et qui tournoyait encore plusieurs secondes avant de s'immobiliser complètement et pour longtemps.

    Et puis la voiture a perdu cette mère endimanchée, elle-même perdue parmi ses idées. Elle l'a rejetée de toutes ses pauvres forces avant de se laisser mourir dans le brasier. Elle a voulu lui épargner la dernière épreuve de la danse du feu. Elle a voulu lui sauver la vie mais il était déjà trop tard, il faisait déjà trop nuit. Les vitres regardaient cette femme qui n'en finissait pas de tourner sur elle-même, de trembler et de désarticuler comme un vulgaire pantin de vieux bois. A chaque nouveau bond, elles la voyaient perdre un élément, un petit quelque chose d'elle qui restait accroché à l'herbe et qui tournoyait encore plusieurs secondes avant de s'immobiliser complètement et pour longtemps. Puis la femme s'immobilisait à son tour. Complètement et pour longtemps.

    Son visage était tout contre la terre, humide et tiède. Son visage si fin souillé par cette terre fétide. Les yeux ne voyaient plus bien qu'ouverts. La terre les obstruait, empêchant ainsi le passage des larmes. Les traces de Rimmel le long de ses joues n'étaient que terre et sang mêlées ; les cheveux, un peu plus ébouriffés encore, adhéraient au sang, interdisant ainsi toute recherche minutieuse des boucles d'oreilles ou du collier. Un collier sans fil dont il ne reste que quelques perles éparses au fond d'un tiroir de table de nuit. S'il n'y avait plus de collier, il n'y avait plus non plus de robe. Elle qui ne la portait qu'en rêve de peur de la tacher ou de la déchirer, achève aujourd'hui son rêve dans la souillure perpétuelle. La robe rouge, le sang blanc, on ne sait plus tellement où on en est dans ce méli-mélo de matières. Est-ce la mère qui a tué la voiture ? Ou bien la voiture qui a tué la mère ? Ou bien le fils qui les a tuées toutes les deux en même temps ? Pour ne plus avoir à supporter leurs cris et leurs pleurs. Pour ne plus avoir à les entendre ni à les comprendre.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:10
    Un peu trop fatigué pour
    lire un texte aussi long. Promis, je repasserai demain. Bonne nuit à toi. ;-)
    2
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:12
    Désolée French
    pour la longueur du texte. J'ai mis un chapître entier parce que je n'arrive plus à écrire grand chose en ce moment... Bonne nuit à toi aussi. A demain.
    3
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:16
    Ca fait partie de
    "viriles passions" c'est bien ça ?
    4
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:18
    Oui c'est bien
    ça, c'est un roman que j'avais écrit il y a 15 ans, je compte le publier entièrement ici avant de le faire éditer ailleurs, pourquoi pas...
    5
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:22
    Il y a 15 ans !!
    quel âge as-tu si ce n'est pas indiscret?
    6
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:25
    Mon âge, je
    le donne tout au début de ce blog... ce n'est pas indiscret, non.
    7
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:38
    j'avoue que je n'avais
    pas été lire ces tous premiers post. Toutes mes excuses. Bon, maintenant, je sais quel âge tu as mais ce n'est pas ça qui importe. Je suis bouleversé par ce que je viens de lire. Je ne sais quoi dire. J'ai versé quelques larmes.
    8
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:41
    Ne t'en fais
    pas pour ça, French, je ne t'en veux pas... Euh... ben, ça me touche beaucoup que tu sois bouleversé à ce point. Maintenant, c'est moi qui ne sais plus quoi dire...
    9
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:48
    j'avais déjà pu lire
    dans ton blog ce que tu avais subie mais je n'avais rien lu d'aussi .... cru et factuel. pffoooooo. Je te souhaite de pouvoir publier ton roman un jour et je te souhaite beaucoup d'autres choses , tu le sais.
    10
    Shoupinette
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:50
    Sombrement joli,
    joliment sombre voilà de quoi bien clôturer un long dimanche grisâtre. Sur le thème de l'homosexualité et des relations familiales, il y a un film québecois génial : CRAZY, un film tendre et amère, triste et drôle.
    11
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:52
    Bah justement
    c'est bien là le problème... ce n'est pas cru du tout, pas assez à mon goût... je ne parviens pas à dire ce genre de choses et je ne réussis même plus à les écrire. Heureusement un ange veille sur moi et écris pour moi, ou avec moi, mais chuttt... Et merci encore de me souhaiter tout plein de bonheurs.
    12
    Shoupinette
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:53
    Euh...
    cé sûr que là je passe du coq à l'âne... Désolée de casser ce moment d'émotion. Tous tes textes sont très denses et très forts... Ca me laisse sans voix.
    13
    Dimanche 30 Juillet 2006 à 23:53
    Shoupi
    je ne connaissais pas ce film mais je te remercie de cette référence, je le regarderais... Oui, un dimanche grisâtre et une soirée si triste...
    14
    Lundi 31 Juillet 2006 à 00:07
    J'avais trouvé ça cru
    alors qu'est-ce que ça pourrait être?! Quel horreur. Désolé si je t'ai replongée dans ces premiers posts douloureux, je m'en veux un peu. Je vais mettre fin à ma journée et te souhaite une bonne nuit.
    15
    Shoupi
    Lundi 31 Juillet 2006 à 00:09
    Moi je vous laisse aussi.
    Triste soirée, pas tant que ça finalement : un nouveau gourou est né (Frenchmat) :-) Bonne nuit
    16
    Lundi 31 Juillet 2006 à 00:12
    Merci de
    votre passage en tout cas, et bonne nuit à vous deux. Bises.
    17
    Lundi 31 Juillet 2006 à 23:25
    hmm
    Entre le réel et l'imaginaire l'histoire défil entre ses noeuds une partie de la tienne non ?
    18
    Lundi 31 Juillet 2006 à 23:28
    Bonsoir Dhimwoe
    Oui, certainement une partie de la mienne qui se cache entre les fils... je pense que l'on met toujours une part de nous dans ce que l'on écrit, même si nos écrits ne sont pas toujours autobiographiques à 100%
    19
    Jeudi 17 Août 2006 à 10:38
    je me sens
    toute petite... ce que tu as écrit est très beau...eh, franchement je ne sais pas quoi dire.... bonne journée à toi aussi! un sourire... :-)
    20
    Jeudi 17 Août 2006 à 10:39
    Oui c'est un roman
    que j'ai commencé à publier ici. Je suis contente que tu aimes... nos écritures sont différentes, c'est tout... mais elles se valent, crois-moi
    21
    Jeudi 17 Août 2006 à 10:59
    merci,
    c'est très gentil à toi de dire ça, même si moi sincérement ... mais tu prends où ces photos "coup dans l'estomac"?
    22
    Jeudi 17 Août 2006 à 11:02
    Je les trouve
    au fil de mes déambulations sur internet. Et puis quelques amis m'en envoient de temps en temps, des photos qui me correspondent...
    23
    Jeudi 17 Août 2006 à 11:18
    elles
    sont vraiment très appropriées pour illustrer tes écrits... ça donne un sens d'horrible cauchemar
    24
    Jeudi 17 Août 2006 à 11:20
    J'essaie toujours
    an tout cas de les faire correspondre aux textex pour qu'elles les illustrent parfaitement et qu'elles illustrent aussi ce que je ressens en moi à un moment précis...
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :