• Chapître 7 : L'oiseau de nuit (2ème partie)


    Les rues sont sa demeure. Papillon nocturne, en long fourreau noir, on ne distingue plus que sa silhouette fluide et le petit point luminescent de sa cigarette. Qu'aimer en cet homme travesti en femme ? Qu'aimer chez cet homme voilé, fardé et insouciant, chez cette femme rousse, presque vulgaire et parfois ridicule, aux yeux de ceux qui ne savent pas ? Trop grande et trop masculine. Pourquoi toujours chercher à apercevoir entre deux soleils, entre deux baigneurs, le catogan roux, la serviette sur l'épaule, le sac à main bleu où se cache le masque féminin, la poudre et le bâtonnet rouge ?

    Chaque année, Réginald attendait l'oiseau de nuit, solitaire et imprudent, toujours aussi peu masculin, toujours aussi peu féminin, mais avec toujours autant de charme à ses yeux. Cette année, il a fait sa connaissance et en est tombé amoureux. C'était au cours d'une soirée très spéciale, où les invités n'avaient plus de visages. Les danseurs tourbillonnent dans une parfaite harmonie, dans une parfaite symphonie et dans une parfaite jalousie. Les danseurs tourbillonnent et eux sont également entraînés par les flots irrésistibles que déverse la musique, par les paroles assourdissantes, l'ivresse de la bière et les rires des hommes. Ces rires qui sont comme autant d'éclats de verre s'élançant sur un carrelage, décrivant le faisceau d'une étoile, déchirant le silence et dessinant l'éternel sourire de l'éphémère. Couple étrange par sa froide beauté, fragile par sa pâle beauté. Une main sur l'épaule, une main sur la taille ? Un sourire aux lèvres mais de la peine au fond du cœur.

    Le couple s'éloigne pour mieux se rencontrer, pour mieux se retrouver et s'apprécier ainsi comme il se doit. Couple uni à la lueur des néons. Couple uni par la force, l'ambiguïté, la complexité et l'opacité de l'amour. Par la raison cachée qui les pousse à s'embrasser dans le noir, à s'enlacer quand le soir les surprend à penser que la mort est ivre du mal de vivre, que la mort délivre du mal de vivre. Mais bientôt, bien trop tôt, les couples se déforment. Il est déjà tard, il est déjà l'heure. L'heure pour tous ces noctambules, ces papillons nocturnes de regagner leur fleur. L'heure pour cet homme maquillé, déguisé, d'oublier cette soirée un peu folle, jusqu'à la prochaine. L'heure pour Réginald d'oublier ce travesti et son rire de porcelaine ébréchée. Son rire qui sonne faux et qui lui rappelle à jamais qu'il restera imperturbablement ce qu'il est déjà. Un pauvre petit insecte papillonnant sans cesse. Sans jamais se poser ni se reposer. Une pauvre poupée multicolore, une âme sans raison, sans feu ni dieu, sans foi ni loi. Non, sans aucune loi pour mettre un semblant d'ordre dans cette pièce éventrée, pour aider ceux qui sont allongés à même le sol à se relever. Ceux qui ont trop bu, trop fumé ou trop aimé. Ceux que l'on a détestés, rejetés, évincés. Les pleurnichards au cœur gros mais au portefeuille hélas ! Trop léger. Trop plat. Trop las pour se relever. Pour relever ne serait-ce que la tête. Trop tristes même pour pleurer ou se plaindre. Ils persistent alors dans leur sommeil maladif et agité. Ne retrouvant leurs esprits qu'au matin, lorsqu'il est de nouveau l'heure de la rue.

    Alors Jennyfer se met à marcher, à errer comme un vulgaire pantin de soie et de satin, tenu par d'invisibles ficelles, tiraillé par les amis, les amies. Par la foule en délire, la foule en désir. Par la faune indescriptible qui pullule tôt le matin dans les rues et dans les bars, dans les squares et dans l'espoir qui les fait vivre et peut-être aimer. D'un amour mécanique et ostentatoire. Provoquant certes, mais dangereux. Lui, se détache du groupe parce que plus mûr, plus fragile ou plus sensible. Parce qu'il préfère aimer et non se vendre, parler et non entendre. Il devient vite la risée des autres, le bouc émissaire sur qui pourront s'exercer et se déchaîner le rire et la haine dévastatrice de ses romanesques amis, de ses grotesques amis qui ne font plus rire personne.

    Il est rouge, bleu, vert ou noir, sans nom. Uniquement caractérisable d'après sa couleur, d'après ces critères d'identification infaillibles que sont le Rimmel et la poudre. La fameuse poudre de Perlimpinpin qui lui permet le temps d'un instant de cacher son visage, de taire sa vérité et de changer ainsi de personnalité, de rôle dans la société. De se donner le bonheur fugace d'être frivole et amoureux. D'être ivre de promesses et de caresses. Mais l'effet de la poudre se limite bien vite au visage et le miroir lui renvoie souvent l'image d'un homme triste et feint. D'une mascarade burlesque et d'un mensonge qui n'arrive parfois plus à tromper personne. Ses yeux sont cernés et gonflés par l'alcool et la fatigue, la musique et la danse. Ses yeux sont gonflés par les larmes qu'il n'a plus envie de verser parce que les hommes ne pleurent pas.

    Et puis le jour arrive et comme le vampire, il se cache, de peur d'être brûlé par la cruauté de la lumière. Il se cache aussi pour pleurer tel un enfant sans parent, un ami sans amant. Il se laisse aller, s'abandonne à qui voudra bien l'écouter. Mais qui veut l'écouter ? Qui veut le voir, le toucher, lui parler ? Qui veut passer un moment avec lui ? Ne serait-ce que pour lui laisser le temps de se confier, de se sentir enfin en sécurité. Qui veut l'aimer ? Personne n'en est capable ou n'y est réellement décidé. Alors, allongé sur un sofa de velours, dans une tenue de soirée extravagante, parmi les parfums d'opium et de jasmin, il se laisse lentement mener vers la mort, nous laissant ce spectacle terrible de la désolation humaine et de la fin tragique de cette femme amoureuse, enivrée de plaisirs.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 24 Août 2006 à 09:08
    Bonjour ici...
    ...chaque homme a sa part de féminité qu'il coisit de vivre ou de taire, sachant qu'il paut y avoir plusieurs manière de la vivre... Bisous là...
    2
    Jeudi 24 Août 2006 à 09:24
    Bonjour Spleen
    Cette part est impossible à taire, elle finit toujours pas se dévoiler à un moment ou à un autre, de quelque manière que ce soit... Bisous à toi et ravie de te revoir ;)
    3
    Jeudi 24 Août 2006 à 09:30
    Bonjour ma douce
    je passe pour te faire de tendres bizous du matin, tiens notre cher Spleen est de retour, des bizous tendres pour lui aussi
    4
    Jeudi 24 Août 2006 à 09:30
    Bonjour Flo
    bon j'avoue ... j'ai pas tout lu Mais je repasserai prendre le temps de savourer ces lignes. Bisosu
    5
    Jeudi 24 Août 2006 à 09:31
    Oui ma douce
    il est de retour... sourire + clin d'oeil... Moi aussi, je te fais tout plein de bisous (le bureau est désert...)
    6
    Jeudi 24 Août 2006 à 10:41
    Bisous ma Shoupi
    repasse quand tu veux, ça me fera toujours autant plaisir. Bonne journée à toi.
    7
    Jeudi 24 Août 2006 à 10:58
    salut Flo!
    t'as changé la photo! décidément c'est un période de changement.. compliments pour ton texte! ciao!
    8
    Jeudi 24 Août 2006 à 11:00
    Hello Barbara
    Oui, une personne m'a demandé de remettre cette photo... je cède au moindre de ces caprices... sourires. A très vite
    9
    Jeudi 24 Août 2006 à 11:31
    Avec Topotop sur les bras,
    mes bricolages de vacances et les moments conviviaux en famille ou avec des amis, j'ai une pile de bouquins en attente, dont le tien... Dans mon train-train quotidien de septembre, sans doute ! (1 h 30 de train par jour)...
    10
    Jeudi 24 Août 2006 à 12:20
    Merci cher Bernard
    de prendre le temps de me lire dans ton train-train... Cela dit, je ne sais pas si c'est une lecture adéquate pour un voyage... tu me diras ça. J'aimerais beaucoup avoir ton avis sur ce roman... merci d'avance et bonne journée, smack mon lapin... rires
    11
    Jeudi 24 Août 2006 à 12:36
    bonjour
    chaque femme a sa part de masculinité
    12
    Jeudi 24 Août 2006 à 13:47
    Hello Chabadabada
    Oui, tu as raison, la réciproque est aussi valable... Bienvenue à toi et bises
    13
    Jeudi 24 Août 2006 à 16:46
    bonjour Flo
    je n'ai pas encore tout lu mais je vais le faire. J'aime bien ce que tu écris ..Sourire bisous
    14
    Jeudi 24 Août 2006 à 18:06
    Hello Flo
    Encore merci pour ton aide hier. Bon, je me répète mais c'est incroyablement bien écrit. Tu en as écrit d'autres roman comme ça ? Je viens de cueillir des bisous dans le jardin, je t'en envoie un grand panier ;-)
    15
    Jeudi 24 Août 2006 à 18:11
    Bonjour caro
    Merci, c'est gentil à toi de bien aimer, prends ton temps, rien ne presse... Je t'embrasse, à bientôt
    16
    Jeudi 24 Août 2006 à 18:13
    Merci French
    pour ce grand panier de bisous, je le prends volontiers, moi je ne peux pas en faire autant, y'a un orage terrible ici et il pleut des torrents... je peux pas sortir au jardin. Non, je n'ai pas écrit d'autres romans mais je vais bientôt le faire, je pense... Bisous tout mouillés pour toi, lol
    17
    Josee
    Jeudi 24 Août 2006 à 19:26
    Flo
    un bisou du soir comme ca parce que ca me fait plaisir na!! ho tu as beaucoup de talent pour l'écriture!!
    18
    Jeudi 24 Août 2006 à 19:29
    Lol Josée
    tu peux bien venir m'en faire toute la journée su tu veux, ça me dérange pas. Du talent, j'en sais trop rien, c'est pas de la grande littérature, faut rien exagérer, juste envie et besoin d'écrire... Tout plein de bisous aussi pour toi.
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