• Un mariage, c'est aussi un voyage. A deux. Sur un bateau blanc.

    Il était une fois une jeune princesse qui rêvait de soleil. Mais que faire lorsque la pluie lèche langoureusement les vitres ? Lorsque les arbres grognent et que la petite araignée, enfant du silence, se balance au gré du temps, imperturbablement. Il était une fois un jeune prince qui rêvait de la mer, de son appel et des goélands. Des pieds nus sur le sable et du vent dans les cheveux.

    Un jour de brume et de tempête, le prince et la princesse se retrouvèrent sur la plage humide et dépeuplée. Ils s'envolèrent vers le large, la main dans la main. Embarquement pour le paradis ou l'enfer ?

    Il était tôt ce matin. La faim était un doux repas. Ils se sentaient légers et courageux. Prêts à affronter le monde, la mer et l'univers. L'estomac vide et le cœur plein de magie, ils savouraient chaque instant de l'aube et s'imaginaient que tout ici leur appartenait. Le vent était leur complice, leur ami. Il jouait avec les vagues, le sable et les voiles. Concerto pour un voilier, impatient de prendre la mer et ne tenant plus en place. Lentement, la mer se faisait belle. Elle se faisait bleue et les vagues la berçaient. Vagues berçant la mer. Mère berçant l'enfant. Ils se laissèrent séduire, deux naufragés pleins d'espoir.

    Soudain, sur le pont, un appel. Une voix qui se perd immédiatement dans la brume et dans l'écume assourdissante, parant le voilier de sa blancheur immaculée. La voix se perd et renaît avec le silence. C'est un murmure que l'écho amplifie et transforme en cri. Douce voix de la mer que chante le marin. Douce voix du prince marin que la mer entraîne. Plus bas, dans la cabine, la princesse Jennyfer fume en paix, sur un sofa de velours beige. Chacun de ses gestes lents et méticuleux paraît brusqué par la tempête qui se prépare dehors, secouant déjà le voilier de papier.

    La houle et la musique des cordages l'empêchent d'entendre la voix qui s'époumone. Tranquille, elle fume, un chat sur les genoux. Un siamois qui s'ancre dans sa chair pour ne pas vaciller. Son sommeil est peuplé de cauchemars et d'êtres marins. Demi-sommeil angoissé. Prélude d'une nuit sans trop d'importance. La princesse fume et ses longs doigts fins s'amusent avec le pelage roux du chat soyeux et ronronnant. La voix se rapproche avec le vent qui s'engouffre dans la cabine, faisant tourbillonner au passage quelques feuilles éparses. Lettres enflammées.

    Ce soir-là, la mer s'est ouverte et a emporté le prince. Comment lui en vouloir ? Pourquoi la rendre responsable ? Son cri s'est perdu, la bouche emplie d'eau. Toujours plus salée, plus amère et plus écumeuse. On ne savait plus s'il buvait la mer, assoiffé de rancœur ou si la mer l'engloutissait lui et son bateau. De toute façon, il était impossible de résister. Pendant un instant, ses bras et ses jambes ont battu l'air, croyant les fendre dans un éclair. Sa bouche a vomi ce breuvage infecte composé de sel, d'eau, de poissons et d'algues glauques. Elle recrachait ce venin mais si près qu'elle le ravalait aussitôt. Les yeux exorbités se sont fermés, fixes sous les paupières pour empêcher toute imposture. Puis le corps a cédé lentement. Les pieds ont alors touché le fond mouvant et se sont mis à marcher comme sur le sol encore incertain d'une planète inexplorée. Ils se sont mis à danser librement, intriguant les créatures immobiles, entraînant avec elles le sable fin et les coquillages, déchaînant les vagues et les algues luisantes qui prenaient la forme de bras suppliant, de tentacules empressés.

    Sur le pont du bateau, tout est calme. Les voiles battent la mesure. La lune se mire dans les flaques laissées par la pluie et les larmes. La princesse Jennyfer pointe le bout de son nez dehors mais le rentre aussitôt, surprise par la force du vent, la fureur de la mer et le gouvernail incontrôlable qui tourne sur lui-même et bougonne dans son bois lustré et poli. Le chat, le dos hérissé, les oreilles et la queue droites, retourne à son occupation préférée, la sieste interminable. Inutile de sortir une griffe avec un tel temps !

    Les appels restés en suspens, la porte entrebâillée sur le vide sur le vide glacial et l'eau qui se rit bruyamment finissent par inquiéter cette dame un peu frileuse. Dans ce fracas du diable, la porte se referme sur son ombre qui se dessine, fière et guerrière, sous la lune jaune et blanche. Les mains en croix sur son décolleté, elle ne peut retenir le vent qui joue avec ses cheveux. Ni ses cheveux qui s'envolent avec le vent et les nuages. Qu'importe le déluge ! Il faut rester présentable et esthétique.

    Pleurant sur sa chevelure égarée, recroquevillée contre la porte muette, elle ses sent incapable de faire un pas de plus, honteuse et désolée, malheureuse et malade. Peut-être parce que le bateau va trop vite et trop loin. Parce qu'il se balance à droite et à gauche. Parce que l'estomac ne se contrôle plus et qu'il se balance lui aussi, près à se venger de toute cette mouvance. Elle se sent faible et livide. Elle a filé ses bas en se traînant jusqu'au bord, les lèvres écumantes. Elle a pleuré en recrachant la vérité à l'eau noire. Son maquillage a fondu avec sa peau. Se mêlant l'un à l'autre pour obtenir du rouge et du vert, du bleu et du noir, de l'or des paillettes grises.

    Redressant la tête dans un mouvement frénétique, cambrant le torse et les épaules, les pieds nus sur les planches, Jennyfer se mit à courir rageusement, semant en chemin des haillons, seuls survivants de sa toilette féminine, les restes sacrés d'une nuit en mer, d'une femme travestie en homme ou d'un homme travesti en princesse, le temps d'un amour.

    La porte se referma sur cet androgyne exaspéré et le chat sourit à la vue de ce visage défait, de sa perruque envolée, de sa robe en lambeaux. Un "Robinson efféminé" se dit-il. Une créature désormais seule et sale. Elle s'allonge sur le lit froid pour sa cacher sous les couvertures et maudire en silence la mer et la tempête. Pour appeler Réginald et ne plus entendre ce chat qui miaule et qui saute hystériquement de meuble en meuble, évitant ainsi l'eau grasse et boueuse qui avance sur les tapis, emporte les bibelots et les pieds de la table.

    La porte à jamais ouverte laisse entrer la mer qui visite et s'installe, prenant possession de tout et de tous. Balayant le superflu de la vie. Allant même jusqu'à entraîner dans sa course l'eau fuyante, soulevée en gerbes démesurées, plaquées contre les parois de bois et les tentures de velours.


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  • Jennyfer a épousé Réginald. C'était un rêve où la mariée était en noir et le mari, en blanc. Un rêve où le rêve côtoie la réalité. Et où la réalité n'est plus qu'irréalité. Un rêve qui ne ressemble à aucun autre, avec des personnages brûlants de vulgarité et de vices, avec des mégots flottant dans les coupes, encore pleines du nectar blond et pétillant qui enfièvre les âmes. Des coupes bordées de rouge à lèvre et attiédies par ces lèvres pulpeuses.

    Un rêve où le marié avait un homme à ses côtés. Jennyfer avançait, silencieuse, au bras d'un homme en habits noirs, probablement son père, qui la menait vers la voiture ornée de rubans, de dentelles et de fleurs. Il ne souriait plus, ce père, hâtant sa fille vers l'échafaud. A bien y regarder, on aurait même pu apercevoir la petite larme perler à ses paupières. Puis jaillir de ses yeux noirs et froids. Une fille qui se marie, quelle histoire ! Une fille qui se marie avec un homme, quel espoir ! Une fille qui n'est en réalité qu'un travesti, quel désespoir !

    En compagnie de Réginald, personne ne le reconnaissait. Plus il se faisait femme et plus il disparaissait en apparence. Laissant place à l'intrigue, le dégoût premier s'envolait avec Jennyfer. Laissant deviner sa peine et ses larmes, ses yeux s'effondraient avec elle. Aucun bras pour la soutenir, aucune force franche et virile. Tout juste son père et cet amant décharné, fardé et attifé de fanfreluches blanches.

    Le repas était silencieux, tout comme les convives. Aucun rire, aucun murmure. Seul, le bruit des couverts s'entrechoquant était là pour rappeler que l'on assistait bien à un dîner. A un mariage. Sans famille. Avec seulement quelques dizaines d'invités et ce travesti gênant et incommodant parce que trop exubérant. Trop démonstratif dans ses gestes et dans ses allures. Trop complexe pour être compris.

    D'une main gantée, il portait la coupe à ses lèvres. De l'autre, il fumait sans relâche, sans se décourager jamais et sans se soucier de l'endroit ou finissaient les cigarettes inconsumées. Il souriait à droite et à gauche, parlait haut et fort et riait aux éclats des plaisanteries douteuses de ses congénères.

    Représentant de ce peuple lubrique et fidèle, il présidait à la table d'honneur, au côté du marié solitaire et rêveur. Il était fasciné par ses gestes lents, ses mains qui accompagnaient ses paroles, ses yeux qui brillaient à la lueur des chandelles et qui embrassaient l'auditoire masculin d'un seul regard langoureux et plein de malice. Comme il était fier d'être son compagnon ce soir et de faire enfin partie du cercle de ses amis ! Mais, malgré tout, il demeurait songeur et observait avec stupeur le spectacle dégradant auquel il était confronté.

    Le malaise grandissait en lui bien que refoulé au plus profond de son cœur. Et resurgissait parfois sous forme de nausées, l'obligeant à repousser toute nourriture présentée. Étrange mariage où il n'y a ni mariée, ni église, ni enfants, ni robe blanche. Étranges également ces invités tous plus ou moins masculins : ces couples dont les femmes sont des hommes, en réalité. Masqués, sournois, mais bien réels sous leurs toilettes pailletées et leurs faux cils.

    Peu à peu, le dîner est écourté et ne subsistent sur les tables blanches que les restes de cette orgie démoniaque. Les convives se trémoussent et se lèvent presque mécaniquement dans un flot de paroles et de parfums incompréhensibles. Des couples se forment. Des bretelles tombent, entraînant parfois les robes. Les cheveux se dénouent et le triste marié contemple en silence son mariage avec un travesti.

    On y est enfin ! Le mot est bien lancé. Il ne faut plus le retenir. Il ne demande au contraire qu'à être célébré, qu'à continuer de vivre. Travesti pour le meilleur et pour le pire. Travesti pour la vie. Sa femme est un travesti.

    Et lui, dans tout cela ? Homme ou femme ? Qui est-il si ce n'est plus le marié ? C'est le veuf noir. Le veuf joyeux. Enivré de vices et de vertus. Saoulé. Souillé. Perverti. Travesti.

    Jennyfer est là qui sourit à tout le monde, qui se montre et se pavane. Qui fait rouler ses hanches fines et onduler ses boucles rousses. Il est là qui joue avec les hommes, les torture et se moque de leur pudeur, de leur retenue. Il est la reine du disco et de la bière.

    Perdu dans ses rêves, Réginald oublie que la salle se vide, que les couples s'endorment, que les verres sont vides et qu'il n'y a plus rien pour les remplir, de plaisir. Il oublie son mari, ses témoins et son chagrin. Ce soir, il ne dansera pas jusqu'au matin, la tête contre son cœur, les cheveux dans les yeux.


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  • Les rues sont sa demeure. Papillon nocturne, en long fourreau noir, on ne distingue plus que sa silhouette fluide et le petit point luminescent de sa cigarette. Qu'aimer en cet homme travesti en femme ? Qu'aimer chez cet homme voilé, fardé et insouciant, chez cette femme rousse, presque vulgaire et parfois ridicule, aux yeux de ceux qui ne savent pas ? Trop grande et trop masculine. Pourquoi toujours chercher à apercevoir entre deux soleils, entre deux baigneurs, le catogan roux, la serviette sur l'épaule, le sac à main bleu où se cache le masque féminin, la poudre et le bâtonnet rouge ?

    Chaque année, Réginald attendait l'oiseau de nuit, solitaire et imprudent, toujours aussi peu masculin, toujours aussi peu féminin, mais avec toujours autant de charme à ses yeux. Cette année, il a fait sa connaissance et en est tombé amoureux. C'était au cours d'une soirée très spéciale, où les invités n'avaient plus de visages. Les danseurs tourbillonnent dans une parfaite harmonie, dans une parfaite symphonie et dans une parfaite jalousie. Les danseurs tourbillonnent et eux sont également entraînés par les flots irrésistibles que déverse la musique, par les paroles assourdissantes, l'ivresse de la bière et les rires des hommes. Ces rires qui sont comme autant d'éclats de verre s'élançant sur un carrelage, décrivant le faisceau d'une étoile, déchirant le silence et dessinant l'éternel sourire de l'éphémère. Couple étrange par sa froide beauté, fragile par sa pâle beauté. Une main sur l'épaule, une main sur la taille ? Un sourire aux lèvres mais de la peine au fond du cœur.

    Le couple s'éloigne pour mieux se rencontrer, pour mieux se retrouver et s'apprécier ainsi comme il se doit. Couple uni à la lueur des néons. Couple uni par la force, l'ambiguïté, la complexité et l'opacité de l'amour. Par la raison cachée qui les pousse à s'embrasser dans le noir, à s'enlacer quand le soir les surprend à penser que la mort est ivre du mal de vivre, que la mort délivre du mal de vivre. Mais bientôt, bien trop tôt, les couples se déforment. Il est déjà tard, il est déjà l'heure. L'heure pour tous ces noctambules, ces papillons nocturnes de regagner leur fleur. L'heure pour cet homme maquillé, déguisé, d'oublier cette soirée un peu folle, jusqu'à la prochaine. L'heure pour Réginald d'oublier ce travesti et son rire de porcelaine ébréchée. Son rire qui sonne faux et qui lui rappelle à jamais qu'il restera imperturbablement ce qu'il est déjà. Un pauvre petit insecte papillonnant sans cesse. Sans jamais se poser ni se reposer. Une pauvre poupée multicolore, une âme sans raison, sans feu ni dieu, sans foi ni loi. Non, sans aucune loi pour mettre un semblant d'ordre dans cette pièce éventrée, pour aider ceux qui sont allongés à même le sol à se relever. Ceux qui ont trop bu, trop fumé ou trop aimé. Ceux que l'on a détestés, rejetés, évincés. Les pleurnichards au cœur gros mais au portefeuille hélas ! Trop léger. Trop plat. Trop las pour se relever. Pour relever ne serait-ce que la tête. Trop tristes même pour pleurer ou se plaindre. Ils persistent alors dans leur sommeil maladif et agité. Ne retrouvant leurs esprits qu'au matin, lorsqu'il est de nouveau l'heure de la rue.

    Alors Jennyfer se met à marcher, à errer comme un vulgaire pantin de soie et de satin, tenu par d'invisibles ficelles, tiraillé par les amis, les amies. Par la foule en délire, la foule en désir. Par la faune indescriptible qui pullule tôt le matin dans les rues et dans les bars, dans les squares et dans l'espoir qui les fait vivre et peut-être aimer. D'un amour mécanique et ostentatoire. Provoquant certes, mais dangereux. Lui, se détache du groupe parce que plus mûr, plus fragile ou plus sensible. Parce qu'il préfère aimer et non se vendre, parler et non entendre. Il devient vite la risée des autres, le bouc émissaire sur qui pourront s'exercer et se déchaîner le rire et la haine dévastatrice de ses romanesques amis, de ses grotesques amis qui ne font plus rire personne.

    Il est rouge, bleu, vert ou noir, sans nom. Uniquement caractérisable d'après sa couleur, d'après ces critères d'identification infaillibles que sont le Rimmel et la poudre. La fameuse poudre de Perlimpinpin qui lui permet le temps d'un instant de cacher son visage, de taire sa vérité et de changer ainsi de personnalité, de rôle dans la société. De se donner le bonheur fugace d'être frivole et amoureux. D'être ivre de promesses et de caresses. Mais l'effet de la poudre se limite bien vite au visage et le miroir lui renvoie souvent l'image d'un homme triste et feint. D'une mascarade burlesque et d'un mensonge qui n'arrive parfois plus à tromper personne. Ses yeux sont cernés et gonflés par l'alcool et la fatigue, la musique et la danse. Ses yeux sont gonflés par les larmes qu'il n'a plus envie de verser parce que les hommes ne pleurent pas.

    Et puis le jour arrive et comme le vampire, il se cache, de peur d'être brûlé par la cruauté de la lumière. Il se cache aussi pour pleurer tel un enfant sans parent, un ami sans amant. Il se laisse aller, s'abandonne à qui voudra bien l'écouter. Mais qui veut l'écouter ? Qui veut le voir, le toucher, lui parler ? Qui veut passer un moment avec lui ? Ne serait-ce que pour lui laisser le temps de se confier, de se sentir enfin en sécurité. Qui veut l'aimer ? Personne n'en est capable ou n'y est réellement décidé. Alors, allongé sur un sofa de velours, dans une tenue de soirée extravagante, parmi les parfums d'opium et de jasmin, il se laisse lentement mener vers la mort, nous laissant ce spectacle terrible de la désolation humaine et de la fin tragique de cette femme amoureuse, enivrée de plaisirs.


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  • C'est dans cette atmosphère de solitude et de détresse que Réginald rencontre Jennyfer, un noctambule travesti.

    Le soleil lui brûle les ailes sans qu'il ne s'en rende vraiment compte. Et lorsqu'il prend son envol, le vent emporte un voile bleu, dévoilant sa peau brunie. Un voile qui n'est là que pour taire la nudité provocante. Ou pour la dévoiler. Troublante nudité d'un corps féminin et d'un visage pourtant masculin. Souvenir de ce visage ambigu, d'un sourire vite étouffé par une main fine et longue, par les volutes de la cigarette, voilant à peine les lèvres rouges et les yeux fardés. Par de lourdes boucles d'oreilles s'agitant au moindre assaut d'un rire à la fois suave et cristallin.
    Souvenir de ce rire et de ces yeux qui pétillent.
    Le soleil l'attire un moment, et le sable et la mer. Et les amis qui l'attendent, assis sur la digue. Mais les baigneurs aux regards dédaigneux l'évincent. Comme le soleil, il ne fera qu'une courte apparition. Un voile bleu, une dentelle noire ou blanche. Les longs cheveux roux noués en catogan puis dénoués par la même main fine, longue et vigoureuse. Coquetterie, vertige de l'invraisemblable et du difforme, la main saisit un miroir et, progressivement, la femme s'installe en l'homme.
    Étrange métamorphose cosmétique. Superbe métamorphose génétique. C'est alors que le féminin rencontre le masculin, qu'ils se mêlent pour ne plus former qu'un seul corps, un seul être indifférencié.

    Lorsque la main dénoue les cheveux, lorsque les jambes fines et élancées franchissent d'un bon la digue en émoi, lorsque la caresse du bâtonnet rouge se fait sentir sur les lèvres chaudes, lorsque la démarche se fait légère et féline, la voix douce et suave, la femme a enfin devancé l'homme qu'elle traîne alors comme le plus lourd de tous les fardeaux, comme le plus immonde de tous les êtres. Souvenir d'une entrée triomphale, d'un petit bar, de quelques habitués et d'inconnus déstabilisés devant la nature humaine ainsi bouleversée, devant la répulsion et l'abjection de toute virilité, devant le masque de l'éviration. Quelques-uns uns se retournent sur son passage, d'autres vont à lui, sûrs de l'effet qu'ils produiront.
    Sans compter les verres se suivent, et la bière est son soleil. Ange déchu, il s'enivre pour revivre. Ange multicolore, il est le soleil de la petite ville estivale. Le soleil de minuit. Il est celui qui ne sort que lorsque la mer est noire sous le ciel étoilé. Lorsque les lumières de la ville scintillent et que l'on entend au loin les airs familiers de la salle de bar.

    Femme excentrique et violente de couleurs. Femme perverse dans ses moindres mouvements. La fatalité de son regard nous désarme et nous charme. L'ambiguïté de sa personnalité nous met en doute et nous déroute. Le double jeu de sa nature équivoque affole les hommes. C'est un oiseau qui ne vit que la nuit. Toujours sans dormir, il erre et sa travestit à l'infini. Du haut de ses talons aiguille, il court vers son rêve, sans s'accorder de trêve. La bière le grise et l'ennuie. Il ira danser jusqu'à l'aube, jusqu'au réveil. Amère prise de conscience : le jour se lève et il faut dormir pour faire comme tout le monde. Le monde qui est à l'envers. Le jour se lève et il faut manger, puis aller à la plage. Lui, devra dormir encore. Et lorsqu'il fera trop chaud, il daignera enfin sortir et se montrer dans les ruelles désertées ou sur la plage ensommeillée.


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  • Réginald ressentit le besoin de s'isoler complètement. Et la petite maison près de la plage, appartenant à sa mère, lui semblait être le cadre idéal. Ses nuits comme ses jours étaient très agités, et bien souvent il restait allongé dans le noir, les yeux ouverts, à écouter sa respiration régulière ou à repenser à Stefan.

    Le cri lui échappa mais il était déjà trop tard. Il faisait déjà trop nuit. Au moment même où la voiture quittait la route, il avait ressenti le danger pour sa mère. Cette femme tant aimée et peut-être la seule qu'il aime encore aujourd'hui. Au moment même où elle disparaissait de sa vie, elle n'en était que plus présente en son esprit.

    A ses côtés, il revoyait son ami qui dormait paisiblement ; son «chéri » comme il l'appelait. Une main repliée sur la poitrine, ses longs cils blonds lui donnant l'air de l'adolescent qu'il n'était déjà plus. De l'amoureux fou remplacé par le fidèle époux.

    Il s'était levé pour prendre un somnifère ; et surtout pour chasser toutes ces visions qui lui mettaient les nerfs à fleur de peau. L'empêchant ainsi de jouir pleinement de sa vie d'homme libre. Assis sur le bord du lit, il se plaisait à contempler Stefan son chéri et à lui caresser tendrement les cheveux. Il dormait toujours sans souci : il se laissait conduire par Morphée, sa muse et le sommeil calmait ses douleurs et ses peines. Le sommeil lui enlevait toute agressivité, tout sentiment ; il était libre.

    Réginald tenta de se rallonger quelques heures encore. Au moins jusqu'à sept heures, mais la voiture folle le secouait de nouveau. C'était comme si elle passait et repassait sur son corps meurtri, sur son cœur endolori, pour lui faire comprendre la souffrance qu'une mère peut endurer, et la jalousie. Une mère presque reniée, oubliée. Une mère désarmée devant les arguments d'un fils amoureux, désemparée devant l'intrusion d'une passion rare et virile, d'une passion si forte et si vraie. Une passion soudaine mais non éphémère. Subtile et sincère.

    La tête sous l'oreiller, il revoyait de nouveau cette scène dans toute son horreur. Et bien des années après, ce souvenir tant de fois ressuscité le surprenait encore par sa violence et sa réalité. Il le laissait perplexe et nostalgique, irrité contre un destin qui n'en est pas un, qui n'est pas le sien.

    Sa mère ouvrait la vitre de son côté, remerciait une dernière fois le seigneur de lui avoir donné un fils et maudissait en hurlant son «chéri » de le lui avoir repris dans de telles conditions. L'air qui s'engouffrait dans la voiture ébouriffait ses cheveux. Ses yeux étaient vides et désespérés. Les larmes entraînaient le Rimmel et ne laissaient pour maquillage que quelques traînées brunâtres le long de ses joues blêmes. Ses lèvres crispées ne réussissaient même plus à murmurer la moindre prière. Ses mains serraient le volant comme elles auraient voulu serrer son fils une dernière fois entre ses bras. Elle avait revêtu sa plus jolie robe, celle qu'il lui avait offerte le jour de son anniversaire. Celle qu'elle n'avait pas encore portée de peur de la tacher ou de la déchirer. Cette robe qu'elle conservait comme une relique sur la plus haute étagère de son armoire. De temps en temps, elle montait sur une chaise, sortait la robe de son emballage de plastique gris, et s'asseyait sur le lit, serrant le tissu fleuri contre son cœur, croyant bercer un bébé. Imaginant son fils, elle la couvrait de baisers et lui parlait presque imperceptiblement.

    Aujourd'hui, elle avait également un collier de perles, assorti à la robe, et aux boucles d'oreilles, souvenir des vacances sur la Côte d'Azur. La route défilait derrière le pare-brise. La route grise et humide. Encore gorgée de la dernière pluie. On dit que les fenêtres sont les yeux des maisons, pourquoi les vitres ne seraient-elles pas les yeux des voitures ? Des yeux de tous les côtés pour mieux regarder une dernière fois le paysage vert et gris. Des yeux de toutes les couleurs pour le désert des souvenirs. Des yeux par lesquels on meurt et par lesquels on aperçoit les morts qui ne sont en fait que des vivants jouant à être morts.

    Cette nuit-là, Réginald a plongé ses yeux dans ceux de sa mère. Dans ceux de la mort. Il a vu la route glissante, les roues glisser, la voiture entraînée dans une ronde endiablée. Elle n'en finissait pas de tourner sur elle-même, de trembler et de se désarticuler comme un vulgaire pantin de vieux bois. A chaque nouveau bond, elle perdait un élément : un petit quelque chose qui restait accroché à l'herbe et qui tournoyait encore plusieurs secondes avant de s'immobiliser complètement et pour longtemps.

    Et puis la voiture a perdu cette mère endimanchée, elle-même perdue parmi ses idées. Elle l'a rejetée de toutes ses pauvres forces avant de se laisser mourir dans le brasier. Elle a voulu lui épargner la dernière épreuve de la danse du feu. Elle a voulu lui sauver la vie mais il était déjà trop tard, il faisait déjà trop nuit. Les vitres regardaient cette femme qui n'en finissait pas de tourner sur elle-même, de trembler et de désarticuler comme un vulgaire pantin de vieux bois. A chaque nouveau bond, elles la voyaient perdre un élément, un petit quelque chose d'elle qui restait accroché à l'herbe et qui tournoyait encore plusieurs secondes avant de s'immobiliser complètement et pour longtemps. Puis la femme s'immobilisait à son tour. Complètement et pour longtemps.

    Son visage était tout contre la terre, humide et tiède. Son visage si fin souillé par cette terre fétide. Les yeux ne voyaient plus bien qu'ouverts. La terre les obstruait, empêchant ainsi le passage des larmes. Les traces de Rimmel le long de ses joues n'étaient que terre et sang mêlées ; les cheveux, un peu plus ébouriffés encore, adhéraient au sang, interdisant ainsi toute recherche minutieuse des boucles d'oreilles ou du collier. Un collier sans fil dont il ne reste que quelques perles éparses au fond d'un tiroir de table de nuit. S'il n'y avait plus de collier, il n'y avait plus non plus de robe. Elle qui ne la portait qu'en rêve de peur de la tacher ou de la déchirer, achève aujourd'hui son rêve dans la souillure perpétuelle. La robe rouge, le sang blanc, on ne sait plus tellement où on en est dans ce méli-mélo de matières. Est-ce la mère qui a tué la voiture ? Ou bien la voiture qui a tué la mère ? Ou bien le fils qui les a tuées toutes les deux en même temps ? Pour ne plus avoir à supporter leurs cris et leurs pleurs. Pour ne plus avoir à les entendre ni à les comprendre.


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